Un vœu

Dans le cadre du « Blog Action Day 2009 », je vous propose une vision très personnelle de ce que pourrait devenir ma ville. Parce que les utopies peuvent parfois être utiles.

Montréal, août 2018

— T’as tout ce qu’il te faut, t’es certain ?
— Oui, oui, je vais être en retard, là !

Depuis une semaine, Alexis est surexcité. Ce soir, il s’en va camper avec son club des jeunes naturalistes. Ils ont déjà monté les tentes au parc Lafond. Ils passeront une partie de la nuit, étendus dans le gazon, pour admirer les perséides. Je me souviens que lorsque j’étais jeune, il était difficile de voir une étoile à Montréal. Alors une étoile filante, c’était une chance improbable. Heureusement, les temps changent…

Alexis est né en 2009. On peut dire que c’est à partir de cette année-là que les choses se sont mises à bouger, d’abord timidement avec l’Accord international de Copenhage. Ensuite, le mouvement a rapidement pris de l’ampleur, lorsque les citoyens se sont mobilisés. À Montréal, les transports en commun ont été bonifiés en quelques années, de manière à devenir réellement efficaces. Pendant la belle saison, le vélo sous toutes ces formes est devenu la norme. Afin de tirer profit de ce mouvement populaire, les politiciens ont accepté de limiter de façon stricte la circulation automobile sur l’île. Quelques municipalités de la couronne nord ont encore du mal en emboîter le pas, mais le mouvement semble irréversible. C’est peut-être une illusion, mais j’ai l’impression de mieux respirer. L’année de la naissance d’Alexis est aussi celle où notre ruelle a été aménagée. Pour marquer son arrivée, nous avons planté un amélanchier au bout de la clôture.

Je jette un œil par la fenêtre, mais il est déjà loin. Avec quelques voisins, il fait le circuit des sentiers de ruelles. À chacune d’elle, des enfants se joindront au groupe. Alexis a toujours adoré les deux ruelles terrains de jeux, avec leurs immenses balançoires. Moi je préfère la ruelle des vents. Le comité des citoyens qui l’a réalisé a fait appel à un paysagiste qui a composé pour eux un mariage de graminées hautes. À la fin de l’été, les inflorescences se balancent à plus de six pieds au-dessus du sol. Le visiteur a l’impression d’avancer dans une prairie géante. Le sentier serpente entre des murs de feuillage qui ondoient et chuchotent à la moindre brise. Les jours de grands vents, la ruelle a des allures d’océan. Cette ruelle a gagné plusieurs prix de design et chaque automne, elle attire des touristes du monde entier. J’aime aussi la ruelle alimentaire. Le comité de citoyens à sa tête a choisi de prioriser l’agriculture biodynamique. Maïs, tournesol, courge et haricots s’entremêlent dans leur course au soleil. Quelques poules animent la ruelle en faisant la chasse aux insectes entre les hémérocalles et les tomates. Les treillis reçoivent des zucchinis et un raisin blanc parfumé.

Notre ruelle est moins productive, mais plus paisible. Dans la partie la plus ensoleillée, on a aménagé un espace sportif qui change de vocation au fil des saisons. Badminton ou soccer en été, patinoire en hiver. Le réseau des patinoires de ruelle est maintenant bien développé. Les jours d’hiver ensoleillés, plusieurs familles courent les ruelles en ski de fond. Une grande partie de la ruelle est ombragée par un vieux saule et par la vigne vierge qui court sur des fils de fer tendus entre les poteaux. Une fontaine ajoute à l’atmosphère de fraîcheur et les quelques bancs de bois sont devenus le repaire des vieilles dames de la ruelle qui s’y échangent les derniers ragots. La troisième zone de la ruelle est appelée la friche. Après avoir été nettoyée et plantée d’un mélange de graminées et de fleurs sauvages, cette zone a été laissée à elle-même. Elle a évolué au fil des années. Des arbustes commencent à la coloniser. La friche sert de réservoirs génétiques et de pouponnière à insectes utiles. Elle sert également de zone de nidification pour plusieurs espèces d’oiseaux. Lorsque des bruants à gorge blanche se sont établis près des épinettes, leur chant a donné à la ruelle un air de forêt boréale. C’était l’un des objectifs du comité de verdissement que de favoriser le retour de la faune. Il a fallu s’adapter à la présence plus fréquente des ratons laveurs, mais tout le monde a finalement collaboré. Des nichoirs ont été aménagés sur les toits pour les martinets ramoneurs et les chauves-souris . Et sur les quelques toits verts du pâté de maisons, les trois quarts sont plantés d’une flore adaptée aux papillons et aux insectes pollinisateurs.

Cette année, ce sera la première édition de l’évènement Nuit noire pour les étoiles. Des groupes de citoyens ont fait pression sur l’administration municipale qui a accepté de collaborer au projet. La plupart des commerces et des grandes entreprises ont donné leur appui. Une armada de milliers de bénévoles sillonnera la ville pour assurer la sécurité. Entre 18 h et minuit, tous les systèmes d’éclairage de la ville seront éteints pour permettre aux citadins d’admirer la pluie d’étoiles filantes. Alexis a préparé sa liste de vœux, toute la semaine elle a été épinglée près de la porte. Son top 3 : « devenir astronaute », « avoir un skate-board comme Fabrice» et « que les oiseaux se mettent au régime ».  Chaque printemps, nous contemplons de la fenêtre la floraison étoilée de l’amélanchier. Pendant les mois d’été, Alexis s’inquiète de la production des minuscules baies. Lorsqu’elles sont presque mûres, il faut les cueillir immédiatement, sinon les oiseaux du quartier n’en laisseront aucune. L’an dernier, nous avons réussi à rescaper suffisamment de fruits pour faire une douzaine de muffins. Il les a amenés dans sa classe avec beaucoup de fierté.

J’ouvre l’ordinateur et je jette un œil à la météo, le ciel sera clair et il ne devrait pas faire trop froid. Il faut que je m’habitue à le laisser aller sans m’inquiéter si je veux lui laisser la chance de grandir. Ça me donnera l’occasion de lire un peu. Les voisins d’en bas m’ont invité pour ouvrir une bouteille de porto, plus tard dans la soirée. Il y a bien des années, j’aimais bien passer des week-ends à la campagne, dans les Cantons-de-l’Est ou les Laurentides. J’aime toujours les voyages, mais maintenant, la campagne est à trois pas de chez moi. On lèvera sûrement un verre en regardant le ciel et si j’aperçois une étoile filante, je ferai moi aussi un vœu : que ce virage se poursuive et que nos enfants n’oublient plus les liens intimes qui les lient à la nature.

3 réflexions sur “Un vœu

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